Combat de nègre et de chiens

DE BERNARD-MARIE KOLTÈS

Christophe Rouxel a été un des premiers en France à reprendre une pièce de Koltès, en mai 1992, alors que les spectacles de Chéreau, encore très présents dans les mémoires, écartaient de l’œuvre la plupart des metteurs en scène.

C’est sur Quai ouest, alors le plus contesté des textes de Koltès, que s’est fixé son choix. Comme la plupart de ses spectacles, celui-ci s’est joué hors théâtre, dans un lieu spécialement aménagé pour l’occasion : la base sous-marine de St Nazaire. Démarche pionnière, puisque par la suite de nombreux metteurs en scène - Moïse Touré, Stanislas Nordey, Frédéric Dussenne, Patrice Chéreau, Travis Preston – ont eux aussi voulu inscrire le théâtre de Koltès dans des lieux « réels » : parkings, rues, hangars …

Anne-Françoise Benhamou, In « Théâtre d’aujourd’hui n°5 », éditions CNDP et ministère de la culture.


Retour à Koltès

Après « Quai ouest » en 1992, j’ai mis en scène « Roberto Zucco » en 1997. Entre les deux, Michel Liard m’avait invité à jouer le rôle du client pour « dans la solitude des champs de coton ».

Aux conservatoires de Bordeaux et de La Roche sur Yon, j’ai donné deux stages sur les textes de Koltès. Au Portugal, à l’université de Porto, j’ai donné une conférence sur quatre jours, toujours sur l’œuvre de cet auteur.

Un lien fort me relie à Koltès que je ne peux expliquer autrement que par une fascination pour sa langue qui dégage une mélancolie provisoire, s’étirant et s’extirpant de rencontres passionnées. Une lame de fond porte l’essentiel de l’existence, en tout cas aux sens et aux sensibilités que j’y entends. Aussi, sa rencontre avec « Medée – Casarès » n’est sûrement pas anecdotique. Pour avoir monter Médéa de J. Vauthier avec Evelyne Istria, je devine quel courant tellurique a pu commencer à traverser l’œuvre naissante de Koltès.

Je lisais deux pièces d’auteurs africains à l’automne 2007 qui m’ont ramené à « Combat de nègre et de chiens ». Ici comme ailleurs, Koltès ne crie pas les choses (la maladie, le racisme, les riches, les pauvres, la précarité, la marge, les amours, les crimes, les conflits…). Koltès ne revendique pas, il injecte, opère des transfusions de sentiments, de sueurs, de sang, et dans ces opérations réservées aux très grands chirurgiens il révèle singulièrement l’Homme.

Il a aussi beaucoup voyagé, pas vraiment en voyage touristique organisé. Il a ainsi pu stationner dans les endroits d’ombres, de clarté diffuse, là où se vivent les rapports fraternels pleins d’amours et de violence. Dans cet espace, cet entre-deux des sentiments et des actes, Koltès ne rechigne pas à accoucher de solides et poétiques dialogues, nullement désincarnés. C’est d’une force terrible.

Christophe Rouxel


« Pour ma part j’ai seulement envie de raconter bien un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous. »

Bernard-Marie Koltès


Combat de nègre et de chiens

Dans un pays d’Afrique de l’ouest, un chantier de travaux publics d’une entreprise étrangère. Alboury, un « Noir mystérieusement introduit dans la cité » où vivent les Blancs, est venu réclamer le corps de son « frère », prétendument mort dans un accident de travail, en fait tué d’un coup de revolver par l’ingénieur Cal. Son intrusion coïncide avec l’arrivée de Léone, tout juste débarquée de l’hôtel de Pigalle où elle travaillait pour épouser Horn, le chef de chantier. Cal, intrigué qu’elle ait accepté de suivre un homme « à qui il manque l’essentiel », tourne autour de Léone tandis que Horn tente de négocier avec Alboury : il veut à tout prix éviter que la vérité soit connue. Mais celui-ci refuse de quitter les lieux avant d’avoir obtenu ce qu’il demande, ce qui l’amène à rencontrer Léone à plusieurs reprises. La jeune femme lui déclare son amour devant Horn, et lui conseille d’accepter la contrepartie financière qu’on lui offre. Alboury crache au visage de Léone et s’obstine.

C’est l’impasse : Horn et Cal tentent alors d’organiser le meurtre d’Alboury, mais c’est finalement Cal qui sera exécuté par les sentinelles noires qui montent la garde autour de la cité. Léone rentre à Paris après s’être scarifié le visage avec un tesson de bouteille, à l’image du visage d’Alboury.

Anne-Françoise Benhamou, In « Théâtre d’aujourd’hui n°5 », éditions CNDP et ministère de la culture.

Un lieu du monde

Combat de nègre et de chiens ne parle pas, en tous les cas, de l’Afrique et des Noirs –je ne suis pas un auteur africain- elle ne raconte ni le colonialisme ni la question raciale. Elle n’émet certainement aucun avis.

Elle parle simplement d’un lieu du monde. On rencontre parfois des lieux qui sont, je ne dis pas des reproductions du monde entier, mais des sortes de métaphores de la vie ou d’un aspect de la vie, ou de quelque chose qui me paraît grave et évident, comme chez Conrad par exemple, les rivières qui remontent dans la jungle… j’avais été pendant un mois en Afrique, sur un chantier de travaux publics, voir des amis. Imaginez, en pleine brousse, une petite cité de cinq, six maisons, entourée de barbelés, avec des miradors ; et, à l’extérieur, avec des gardiens noirs, armés, tout autour. C’était peu de temps après la guerre du Biafra, et des bandes de pillards sillonnaient la région. Les gardes, la nuit, pour ne pas s’endormir, s’appelaient avec des bruits très bizarres qu’ils faisaient avec la gorge… et ça tournait tout le temps. C’est ça qui m’avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes. […]

Ma pièce parle peut-être, un peu, de la France et des Blancs –une chose vue de loin, déplacée, devient parfois plus symbolique, parfois plus déchiffrable. Elle parle surtout de trois êtres humains, isolés dans un certain lieu du monde qui leur est étranger, entourés de gardiens énigmatiques ; j’ai cru –et je crois encore- que raconter le cri de ces gardes entendu au fond de l’Afrique, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’ils délimitent, c’était un sujet qui avait son importance.

Bernard-Marie Koltès


Paysage décrit par Bernard-Marie Koltès pour :

« Combat de nègre et de chiens »

Dans un pays d’Afrique de l’ouest, du Sénégal au Nigeria, un chantier de travaux publics d’une entreprise étrangère.

Personnages :

Horn, soixante ans, chef de chantier.

Alboury, un Noir mystérieusement introduit dans la cité.

Léone, une femme amenée par Horn.

Cal, la trentaine, ingénieur.

Lieux :

La cité, entourée de palissades et de miradors, où vivent les cadres et où est entreposé le matériel :

un massif de bougainvillées ; une camionnette rangée sous un arbre ;
une véranda, table et rocking-chair, whisky ;
la porte entrouverte de l’un des bungalows.
Le chantier : une rivière le traverse, un pont inachevé ; au loin, un lac.

Les appels de la garde : bruits de langue, de gorge, choc de fer sur du fer, de fer sur du bois, petit cri, hoquets, chants brefs, sifflets, qui courent sur les barbelés comme une rigolade ou un message codé, barrière aux bruits de la brousse, autour de la cité.

Le pont : deux ouvrages symétriques, blancs et gigantesques, de béton et de câbles, venus de chaque côté du sable rouge et qui ne se joignent pas, dans un grand vide de ciel, au-dessus d’une rivière de boue.